Le Vieux a été évacué en ambulance et on m'a priée de partir illico après m'avoir demandé si je lui avais administré quelque chose... Je ne sais pas si c'est le protocole... Déjà que je me sentais coupable... Qu'on finisse par me soupçonner m'a achevée !

J'ai chialé sur tout le chemin du retour.

Et quand je suis rentrée enfin chez moi, alors que j'avais grandement besoin d'un peu de réconfort amical, c'était le désert le plus complet !

Durant toute la nuit, impossible de dormir. J'ai cherché un moyen de contacter je-sais-pas-qui pour savoir je-sais-pas-quoi à propos de l'état de santé du Vieux.

Un grand retour en arrière, à une époque où le monde me semblait bien trop difficile à affronter. J'ai fait du chemin, certes, mais certains événements ont parfois tendance à me ramener dans le passé ou à la réalité...

Au petit matin, le marchand de sable a finalement gagné la partie... mais à quel prix ! Dans mon rêve, j'étais convoquée au tribunal où je devais me défendre d'une inculpation pour meurtre... Le plus étrange, c'est que la Vieille incarnait la Juge, Émilie la fille du couple semblait se comporter comme mon avocate... Un drôle de mélange !

Dans la matinée, le téléphone fixe, relégué aux cas d'extrême urgence, a résonné dans tout l'appartement... Je me suis précipitée en vain ! Trop tard...

Puis trente minutes plus tard, même topo ! De quoi me rendre folle.

J'ai fini par prendre le combiné et dormir avec ! C'est un vieux téléphone sans fil qui n'affiche pas le numéro... Il est temps d'en changer !!!

Ce n'est que dans l'après-midi que ce fichu fixe archaïque s'est décidé à me rappeler... L'avocat !!!
- AVOCAT : Mlle Nicolas, j'ai une triste nouvelle...
- MOI : Oh non... c'est fini !
- AVOCAT : Il a fait un AVC.
- MOI : Oh non... C'est horrible.
- AVOCAT : Il faut dire qu'il n'allait pas très bien ces derniers temps.

J'essaie de me concentrer malgré la fatigue nerveuse et de trouver les mots appropriés. Il faut dire que je n'ai pas vraiment côtoyé la mort jusqu'à maintenant. À part le Chien ! J'essaie de me souvenir des mots de circonstance... Toutes mes condoléances ? Ah non, ça c'est pour la famille... L'avocat s'en fout ! Mais lui, il pourrait peut-être dire ça... Ça m'aiderait...

Ah j'ai trouvé ! C'est parfait ! Ça fait genre, je maîtrise « la mort ».

- MOI : Euh... Quand est-ce qu'il sera rendu à sa famille ?
- AVOCAT : Hé-ho ! Vous allez un peu vite en besogne !
- MOI : Ah je suis désolée... Allô ? Il faut que je prévienne sa femme...
- AVOCAT : Je vais m'en occuper... Au moins il est libre maintenant...
- MOI : Ah, c'est une façon de voir les choses...
- AVOCAT : C'est un mal pour un bien. Il n'est pas prêt de retourner en prison !
- MOI : Certes... Qu'est-ce que je peux faire alors ?
- AVOCAT : Signer ce nouveau bail avec l'augmentation de loyer.
- MOI : Ah... Vous croyez que c'est ce qu'il aurait voulu ?
- AVOCAT : Il va en avoir besoin.
- MOI : Ah... vraiment ?
- AVOCAT : C'est surtout l'après qui coûte cher, vous savez...
- MOI : D'accord... J'imagine...

Le cercueil ? La tombe ? La concession au cimetière ? Le curé ? L'église ? Non je n'imagine pas du tout en fait. C'est la pagaille dans mon cerveau : qui va mettre la main sur l'appartement ? Sa femme à moitié folle ? Sa fille à moitié morte ?

- AVOCAT : Il ne reste que votre signature... Au moins, il avait signé au bon moment...
- MOI : Quelle prévoyance !
- AVOCAT : Parce que maintenant ça va être difficile pour lui de signer...

Oh quel humour morbide ! Je savais que cet avocat manquait un peu d'humanité, mais là c'est monstrueux ! Peut-être sa manière à lui de conjurer la mort !

- AVOCAT : Je vous dirai très vite où vous pourrez aller le voir. Il va être transféré...
- MOI : Euh c'est vraiment nécessaire ?
- AVOCAT : Ah non... mais peut-être que ça lui ferait plaisir ?

Comment ça ??? Cet avocat sait parler aux morts ??? Il sait ce qu'ils attendent de l'au-delà. J'ai beau faire preuve d'une extrême « gourdise », cet avocat me bat en maladresse ! Je me demande comment la Vieille va le supporter.

En tout cas, je n'ai aucun besoin de voir son cadavre... Il risquerait de se réveiller en me sentant arriver !

- AVOCAT : Ça pourrait peut-être lui faire du bien. Mais bon... C'est comme vous voulez.
- MOI : Oui... non non...
- AVOCAT : Bon bah je vous tiens au courant. J'espère qu'il va vite se remettre.
- MOI : Moi aussi... Euh comment ça ?
- AVOCAT : La rééducation peut être longue après un AVC.
- MOI : Han............ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Halléluiah !!!!!!!!!!!!!!!!!! Amen ! Sainte Marie Joseph... Au nom du Saint Père et de son Esprit... (sic)
- AVOCAT : Bon, bah j'ai l'impression que ça vous inquiète pas plus que que ça... Écoutez tant mieux... Je vous envoie les documents alors...

Vivant, il est vivant !!!! Mais comment ai-je pu marcher dans ce quiproquo aussi longtemps. J'étais tellement fatiguée que j'ai dû manquer des infos, mon esprit aura compris de travers comme souvent dans les moments de stress...

Hier soir, en pleine euphorie, j'appelais David : « La chambre est à vous ! »

Un résurrection méritait bien cette décision longtemps reportée.

Je me suis endormie sereine, mais abattue aussi par le ridicule de toute cette histoire. Oui le ridicule m'aura « tuer » avant de me faire renaître de mes cendres aujourd'hui.

En me relisant, une soudaine lucidité vient de me faire frissonner. La mort virtuelle, la résurrection divine, tout ça m'aura écartée de la vraie bonne réaction... En effet... C'est grave un AVC. Non ?

Et s'il ne pouvait jamais me révéler ce secret qui semble l'obséder... ?